Nouvelles informations sur la pêche des requins de récif et marteaux à La Réunion

Nouvelles informations sur la pêche des requins de récif et marteaux à La Réunion

DOSSIER DE PRESSE6 JANVIER 2024


Shark Citizen, association engagée dans l’étude et la conservation des requins, vient de clore son projet SAURA (Sensibilisation et Acquisition de données sur les captURes à la côte de requins mArteau juvéniles et de requins de récif à La Réunion). Ce projet révèle de nouvelles informations sur la pêche des requins de récif et marteaux à La Réunion. Il visait à sensibiliser les pêcheurs et le public à la réglementation et aux enjeux de conservation mais également à collecter des données sur la pêche des requins de récif et marteaux depuis le bord via des enquêtes et collecte de données. Les résultats de cette étude, présentés aux services de l’État et autres acteurs du milieu marin, mettent en lumière l’urgence d’agir pour protéger ces espèces vulnérables. Ce projet a pu être réalisé avec le soutien financier de l’Office française de la biodiversité et de la DEAL Réunion.


Le besoin marquant d’une meilleure information

Plus de 500 espèces de requins connues à travers le monde, 167 sont considérées menacées par l’UICN (Union International pour la Conservation de la Nature) dont 35 sont en « Danger critique d’extinction » (Dulvy et al., 2021). Les populations de requins sont en fort déclin depuis les années 70 avec une diminution de 71% des populations (Pacoureau et al., 2021).


A La Réunion, bien que les études manquent, la tendance est similaire. Depuis les années 2000, les requins sont de moins en moins observés (Biotope, 2020). On y recense notamment 5 espèces de requins de récif (4 espèces classées « Vulnérable » et 1 « En danger ») qui sont interdites de pêche par arrêté préfectoral depuis 2015 (AP n°186 du 13 février 2015). Pourtant, sur les 76 pêcheurs enquêtés tout autour de l’île dans le cadre du projet SAURA, seuls 31% connaissaient correctement la réglementation mise en place il y a bientôt 9 ans. Autre constat inquiétant : seulement 15% d’entre eux étaient en mesure d’identifier correctement les différentes espèces de requins. Sachant que le requin bouledogue peut être la cible des pêcheurs, sa confusion fréquemment relevée avec d’autres espèces comme le requin gris est un réel problème.


Cette méconnaissance de la réglementation et des espèces ainsi que l’utilisation d’engins de pêches non sélectifs entraînent la capture occasionnelle de requins de récif. Depuis 2013, l’association a en effet comptabilisé 42 captures de requins de récif dont 31 depuis 2015 (parmi eux, 20 sont issus des programmes de pêche mise en place dans le cadre de la crise requin), à savoir :


● 6 requins pointes blanches C. albimarginatus (4 dans le cadre des programmes de pêche) ;
● 4 requins gris C. amblyrhynchos (2 dans le cadre des programmes de pêche) ;
● 18 requins nourrice N. ferrugineus (14 dans le cadre des programmes de pêche) ;
● 3 requins corail T. obesus (0 dans le cadre des programmes de pêche).


Figure 1 : La photo à gauche est un requin corail (T. obesus) pêché en 2014 (avant la mise en place de l’arrêté préfectoral). A droite : la vente de requin Daxit (gris, C. amblyrhynchos) en 2020 dans une poissonnerie Saint Leusienne.

Ces chiffres ne sont que les relevés de l’association et le nombre de captures réelles est certainement plus élevé. Il est important de noter que 39% des pêcheurs enquêtés ont déjà pêché du requin et que, parmi eux, seulement 26% en ont pêché de manière volontaire.

Shark Citizen a donc créé une plaquette d’information sur la réglementation et l’identification des espèces à destination des pêcheurs. Cette plaquette a été diffusée largement sur ses réseaux sociaux, sur les groupes Facebook de pêche, dans les commerces spécialisés, auprès des associations de pêcheurs et lors des enquêtes sur le terrain.

Figure 2 : Plaquette de sensibilisation à destination des pêcheurs.


L‘association a également créé un jeu de plateau en partenariat avec les Petits Débrouillards et l’Académie de La Réunion afin de sensibiliser les scolaires et le grand public à la biologie, l’écologie et la conservation des requins.


Figure 3 : Plateau de jeu SAURA en action.


Le cas du requin marteau


En plus des 5 espèces de requins de récif, 3 espèces de requins marteaux (appelées localement Sora, Pantoufle ou Pantouflier) fréquentent les eaux réunionnaises :


● Le Grand requin marteau Sphyrna mokarran (En danger critique d’extinction)
● Le requin marteau lisse ou commun Sphyrna zygaena (Vulnerable)
● Et enfin le plus fréquemment observé, le requin marteau halicorne Sphyrna lewini (En danger critique d’extinction)

Par le passé, des bancs de quelques dizaines d’individus de requins marteaux halicorne étaient observés au niveau de la Pointe au Sel (commune de Saint-Leu) en septembre-octobre (Kiszka et al., 2009). Ce n’est plus le cas actuellement, signe d’un déclin de l’espèce ou d’une modification de ses habitudes de vie. Des observations de bancs se produisent encore très rarement, à l’image de ces 25 individus filmés par drone en début d’année dans le Sud Sauvage. Si des individus isolés sont encore observés en plongée pour les plus chanceux ou en surface pendant la saison baleine, les observations les plus nombreuses se font… au bout de la ligne !


Figure 4 : Image drone d’un banc de requins marteau © 97b4ptiste – Instagram.


Sur l’ensemble des captures de requin effectuées par les pêcheurs enquêtés, 89% concernent des requins marteaux. La très grande majorité de ces requins marteaux capturés sont des juvéniles d’environ 50 cm ainsi que quelques immatures (1 à 2m). Les requins adultes sont beaucoup plus rares depuis le bord.


L’association a collecté un ensemble de données au fil des années via son réseau d’observateur ReMORRAS, les réseaux sociaux, les données des programmes de pêches
préventives et par des enquêtes sur le terrain. Depuis 2013, 366 données de captures de requins ont ainsi été rassemblées, dont 243 captures de requins marteaux. Il ne s’agit encore une fois que des chiffres relevés par l’association.

Figure 5 : Captures annuelle de requins de récif et marteau (pourcentage des observations et nombre d’individus sous les années).


Selon les données récoltées, en moyenne 22 requins marteaux (+- 7) sont capturés chaque année (minimum de 1 individu observé en 2017 et maximum de 48 en 2023). On observe très clairement que lorsque notre effort d’observation est plus accru, on constate beaucoup plus de captures (2014-2016 période d’activité de notre réseau d’observateur ReMORRAS, 2023 année de notre projet SAURA). Ces requins sont principalement pêchés en début d’année (janvier à mars) et en fin d’année (octobre à décembre) dans une moindre mesure. Il y a très peu de capture entre mai et août, mais notons que ces données sont essentiellement issues de la pêche du bord. Des captures se font donc peut être régulièrement depuis la pêche embarquée. Certains de nos résultats sont très similaires à ceux produits par Jacquemet et al., 2023 et mériteraient d’être compilés pour une vision plus globale des captures.


Figure 6 : Nombre de captures de requins marteaux recensées par Shark Citizen depuis 2013 (le chiffre élevé de 2023 s’explique par un effort d’observation plus accru).


Ces captures se font tout autour de l’île, principalement en début et en fin d’année (de janvier à mars puis d’octobre à décembre). L’analyse des données indiquent une majorité de capture de juvénile au nord et à l’est, ce qui ne reflète pas les informations empiriques connues. En effet, l’étang du Gol est par exemple identifié comme une zone privilégiée pour la pêche des juvéniles requins marteaux mais apparaît peu dans les enquêtes. Les pêcheurs citent en tout cas de nombreux sites tout autour de l’île comme zone de pêche régulière ou plus anecdotique.


Figure 7 : Données de captures des requins marteaux par commune entre 2013 et 2023

Un cas particulier de pêche au filet maillant a été observé durant les enquêtes : en une nuit, 28 petits requins marteaux de 51 cm en moyenne ont été capturés. Le lendemain, même endroit, même technique, 6 juvéniles ont de nouveau été capturés. Le filet est un engin de pêche non sélectif qui capture tous les animaux le traversant dont la taille permet de s’emmailler. Il est potentiellement impactant pour les requins marteaux, comme cette observation le démontre, et permet la capture de nombreux individus en une seule fois. Plusieurs signalements de captures allant jusqu’à 10 individus en une session de pêche à la ligne ont aussi été remontés à l’association, indiquant également l’impact potentiel et la nonsélectivité d’une ligne selon la technique utilisée. Il est impossible d’évaluer rigoureusement le nombre d’individus capturés chaque année avec ces données parcellaires, mais il est facile d’estimer que plusieurs centaines de requins marteaux juvéniles sont pêchés chaque année à La Réunion.


Figure 8 : A gauche, juvéniles capturés à la ligne depuis le bord. A droite, juvéniles capturés au filet maillant depuis le bord.


Il est bon de rappeler que la pêche au filet n’est pas autorisée en loisir et que la vente des requins marteaux n’est pas autorisée (AP n°3621 du 24 décembre 2009) en raison du risque de contamination par la ciguatera et autres toxines. Shark Citizen a cependant constaté à plusieurs reprises des ventes sur Facebook ou Le bon coin., Il semble que ces transactions soient plus couramment réalisées par bouche à oreille.


Figure 9: Vente de juvéniles requins marteaux sur Le bon coin.

Que faire face à ces constats ?


Ces données ne sont qu’un début et plusieurs questions doivent encore trouver leurs réponses pour mieux connaître et protéger efficacement les requins marteaux : combien de femelles en gestation fréquentent les eaux réunionnaises ? combien de petits naissent à La Réunion chaque année ? combien de temps restent-ils à la côte ? Combien d’individus sont réellement pêchés localement (du bord mais également embarquée) et comment cette pratique impact et-elle l’espèce ? L’île dans sa globalité doit-elle être considérée comme une nurserie, ou seulement certains sites spécifiques ?


Ce qui est certain, c’est que La Réunion est une île où l’on retrouve les requins marteaux à leurs différents stades de vie, où des rassemblements de dizaines d’individus peuvent être observés et qui sert de nurserie pour cette espèce en danger critique d’extinction. Ces spécificités représentent un patrimoine exceptionnel. La Réunion a une responsabilité locale et régionale vis-à-vis de cette espèce qui ne représente pas de danger pour l’Homme.


Les engins de pêche ne permettant pas de cibler les espèces et les requins marteau étant particulièrement sensibles à la capture (ils meurent pour la plupart dans les heures/jours suivants leur relâche), la meilleure protection serait la mise en place de zones temporaires d’interdiction de pêche. La majorité des pêcheurs enquêtés s’est montrée favorable à cette mesure, même s’ils étaient conscients de la complexité à la mettre en place. Par ailleurs, une intégration de l’évaluation des juvéniles requins marteaux dans les études d’impact serait bienvenue.


Shark Citizen poursuit ses efforts de sensibilisation, valorise les données issues du projet (définition d’aires d’importance pour les requins et raies avec le Groupe spécialiste des
requins de l’UICN, communication large), échange avec les services de l’État pour une réglementation pertinente et réfléchit à la mise en place d’autres projets pour mieux
connaître et protéger cette espèce.


Le rapport complet du projet SAURA est disponible sur le site de l’association et rassemble l’ensemble de ces nouvelles informations sur la pêche des requins de récif et marteaux à La Réunion
https://www.sharkcitizen.fr/action-reunion/


Pour plus d’informations : Aymeric Bein, 06.93.82.00.45, aymeric@sharkcitizen.fr

Références :

  • Biotope, 2020. Étude bibliographique des requins de récif et côtiers de La Réunion – Phase 1 Etat des lieux des connaissances sur les requins de récifs et côtiers dans le monde et La Réunion.

  • Dulvy, N.K., Pacoureau, N., Rigby, C.L., Pollom, R.A., Jabado, R.W., Ebert, D.A., Finucci, B., Pollock, C.M., Cheok, J., Derrick, D.H., Herman, K.B., Sherman, C.S., VanderWright, W.J.,
    Lawson, J.M., Walls, R.H.L., Carlson, J.K., Charvet, P., Bineesh, K.K., Fernando, D., Ralph, G.M., Matsushiba, J.H., Hilton-Taylor, C., Fordham, S.V., Simpfendorfer, C.A., 2021. Overfishing drives over one-third of all sharks and rays toward a global extinction crisis. Curr. Biol. 31, 4773-4787.e8. https://doi.org/10.1016/j.cub.2021.08.062
  • Jaquemet, S., Oury, N., Poirout, T., Gadenne, J., Magalon, H., Gauthier, A., 2023. Elasmobranch Diversity at Reunion Island (Western Indian Ocean) and Catches by Recreational Fishers and a Shark Control Program. Diversity 15, 768. https://doi.org/10.3390/d15060768
  • Kiszka, J., Jamon, A., Wickel, J., 2009. Les requins dans les îles de l’océan Indien occidental – Biodiversité, distribution et interactions avec les activités humaines 47.
  • Pacoureau, N., Rigby, C.L., Kyne, P.M., Sherley, R.B., Winker, H., Carlson, J.K., Fordham, S.V., Barreto, R., Fernando, D., Francis, M.P., Jabado, R.W., Herman, K.B., Liu, K.-M., Marshall, A.D., Pollom, R.A., Romanov, E.V., Simpfendorfer, C.A., Yin, J.S., Kindsvater, H.K., Dulvy, N.K., 2021. Half a century of global decline in oceanic sharks and rays. Nature 589, 567–571.
    https://doi.org/10.1038/s41586-020-03173-9

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